Voici le témoignage de Claire, malentendante de naissance, implanté cochléaire en 2004.
Je suis née avec une surdité génétique. À l’époque, on ne parlait pas beaucoup de cela. On disait simplement que j’étais « dure d’oreille ». J’ai grandi avec cette différence sans vraiment avoir les mots pour l’expliquer.
À l’école, je comprenais moins vite que les autres. Je copiais beaucoup sur mes camarades. Je regardais les lèvres sans savoir que cela avait un nom. J’ai toujours fait plus d’efforts que les autres pour suivre. C’est devenu une habitude : compenser, anticiper, observer.
À l’âge adulte, j’ai été appareillée. Les appareils m’ont aidée, mais ma perte auditive a continué à évoluer. Avec les années, la compréhension de la parole est devenue de plus en plus difficile. J’entendais des sons, mais les mots se mélangeaient. Les conversations de groupe étaient un véritable casse-tête.
Je me suis souvent sentie en décalage, même entourée.
L’implant cochléaire m’a été proposé au début des années 2000. J’avais alors près de 50 ans. La décision a été très difficile à prendre. J’avais vécu toute ma vie avec ma surdité. L’idée d’une intervention chirurgicale me faisait peur. J’avais aussi peur d’être déçue.
Je me suis rendue dans une association d’implantés cochléaires pour m’informer. J’avais besoin de voir, d’écouter, de comprendre concrètement ce que cela changeait. Les témoignages que j’y ai entendus m’ont rassurée, sans me faire d’illusions.
J’ai finalement été implantée en 2004.
Je ne dirais pas que cela a été un miracle. L’activation a été éprouvante. Les sons étaient artificiels, presque agressifs. Je me souviens d’avoir été submergée par le bruit du monde : les talons sur le sol, la vaisselle, le vent. Tout semblait amplifié, sans filtre.
Il m’a fallu beaucoup de patience. À mon âge, l’adaptation est plus lente. Mon cerveau avait passé cinquante années à entendre d’une certaine façon. Il a fallu reconstruire.
Aujourd’hui, plus de vingt ans après, je ne regrette pas mon choix. L’implant m’a permis de maintenir une autonomie, de continuer à échanger avec mes proches, de suivre des conversations en face-à-face dans de bonnes conditions.
Mais je tiens à être honnête : tout n’est pas simple.
Le bruit reste très difficile. Un restaurant, une réunion de famille, une salle pleine de monde sont encore des situations éprouvantes. Lorsque plusieurs personnes parlent en même temps, je perds le fil. Mon cerveau se fatigue vite.
Je dois souvent demander de répéter. Je me place stratégiquement dans les pièces. Je choisis ma place à table. Je privilégie les petits groupes. Certains jours, je renonce à certaines sorties parce que je sais que je n’aurai pas l’énergie.
L’implant ne supprime pas la surdité. Il en atténue les conséquences, mais il ne la fait pas disparaître.
Il m’arrive encore de me sentir isolée dans le bruit, même entourée de gens que j’aime.
Avec l’âge, la fatigue auditive est plus présente. Je dois gérer les réglages, les batteries, l’entretien du matériel. Cela demande de la vigilance.
Et pourtant, malgré ces difficultés, je referais ce choix.
Parce que sans l’implant, je pense que mon isolement aurait été bien plus important. J’aurais progressivement cessé de participer. J’aurais peut-être renoncé à certaines relations.
L’implant ne m’a pas rendue « entendante ». Il m’a permis de rester actrice de ma vie.
Je crois qu’il faut dire la vérité aux personnes qui envisagent cette intervention : ce n’est ni magique, ni instantané. C’est un chemin. Un chemin exigeant, parfois décourageant, mais qui peut offrir une vraie qualité de vie.
À 70 ans, je continue à apprendre à écouter.
Et je continue à m’adapter.
Mais je ne regrette pas d’avoir franchi ce pas.
